Le livre qui déborde


            La Cie OO, qui a créé le spectacle « Des Tempêtes se préparent » et conçu le festival « Quai dé cales »  est surtout le prétexte pour 3 quinquas artisanistes de longue route de s’échanger des « J’adore ce que vous faites ! » à tour de bras.

            Comme 3 font 4 ils font un spectacle. Qui flotte. Dans un bateau, qu’on leur a donné. Son nom c’est « Kantren ». Depuis le breton ancien, ce qu’on a de plus proche en français c’est « Errance ».

            Celle du petit peuple de l’onde qui vagabonde à bord de vénérables tas de bois, de plastique, de toile, de rouille… par le vent… voués à la poésie,… au face à face… le verbe haut, mélangé.  Ou sans.

            Humbles à la mer, aux autres et sûr, vivants. Entichés à planter des pas de côté, décaler des rituels, en inventer, infuser une autre mythopoïèse…

            Leur première aventure collective les fera arpenter les rivages de la métropole de Marseille -entre Port Saint Louis et La Ciotat du 2 juin au 8 juillet 2025.

            Les pages qui suivent tentent un réçit de cette aventure… elles sont dédiées à ceux qui en étaient et ceux qui en rêvent.


Récit de la trace de 5 bateaux & 35 artimarinistes d’une douzaine de pays dans le grand panier de Marseille.


17 mai 2025

« J’adore ce que vous faites ! ».

            Ce soir de février 1973, dans son atelier, André Mauric dépose cette sentence dans son livre de bord. Ce soir là, crobards en liasse mélangés à ceux du Pen Duick VI de Tabarly ; André Maric achève au crayon,au compas et à la règle le dessin de coque du Melody, voilier hauturier que les chantiers Jeanneau allaient fabriquer à 607 exemplaires.

            Dont une poignée aura pu s’assurer que la terre est bien ronde. Et dont un specimen, le Kantren, est amarré ce soir au ponton de la bibliothèque flottante André Mauric, de la Société Nautique de Plaisance, majuscules séculaires du Vieux Port.

Tof, scribe azertisé, déroule ces lignes à son bord.   

            Notre équipage est à deux semaines de sa générale. A traverser les jours en éclaboussures écrasées sur le pare-brise du bazar qu’on a lancé et qui nous dépasse déjà.

            C’est-à-dire que ce n’est pas seulement la partition d’un spectacle qu’on a joué 8 fois il y a 8 mois qu’on doit se rafraîchir. Ce sont les prénoms des membres de la petite flotte qui va s’assembler qu’on doit assimiler. Et là, pour l’heure, la poésie qu’on brasse s’étale davantage en tableaux excel qu’en chair…

            « J’adore ce que vous faites ». Ben, la tête remplie de chiffres, de colonnes, de ratios nous assène cette sentence pour qu’on lui épargne son propre avis au sujet de l’histoire qui se dessine comme on voit se révéler l’image sur le papier photo ; dans l’autre millénaire. Facon économe de nous signifier en une seule locution sa confiance en nous et le besoin qu’on le lâche. Finaliser les budgets et leur ventilation administrative entre une douzaine de structures c’est pas simple. Le faire avec hier comme échéance sans savoir encore qui joue, sur quels bateaux et dans quels ports, c’est comme résoudre un rubicks cube en braille avec des moufles. 

            Minuit arrondi, carré dans la clarté froide de l’écran où s’entame ce livre qui déborde déjà. Tof fourche en plein scribe au son de trois coups de feu… hurlements… moteurs de bécanes.  Un port millénaire, une grande ville cosmopolite. Ici c’est Marseille, déjà dans la fièvre du match de demain. Là c’est le ventre du Kantren, coquille rassurante d’en avoir déjà tant vu et entendu depuis 50 ans.

            Au menu de demain, glisser depuis la couchette avant vers café du carré pour le filage du réveil. Pratique assez pratique. Il s’agit tout simplement de décider que la journée commencera après le petit dej ET le moment pour soi qui consiste en l’occurrence à jouer les quelques chansons enrobées d’une illusion dont le premier récital est aussi pour juin. A bord d’un autre navire.

            Après il s’agit de glisser le coup de fil dont on se serait passé. Afin de rédiger le machin dans le langage adéquat avec les idiomes et les acronymes nécessaires au déclenchement chez l’unique lecteur -ou machine- assigné à la production d’un document, d’agir d’un paraphe afin de nous permettre de ne pas tout annuler POUR RAISONS DE SECURITE. Nous allons devoir trouver au passage des B.A.E.S., un par bateau ; qui, en cas de panne d’éclairage en plein jour, feront clignoter le vert rassurant du petit bonhomme vert dont le design fait partie des rares repères immuables de notre monde. Grâce à cet équipement, l’entrée du carré se transforme en issue de secours et les 4 à 10 individus  -selon la préfecture- à bord pourront procéder à l’évacuation procédurale réglementaire de l’engin flottant certifié conforme.

            A ceux que ce langage épuise, comprenez juste que ce document valide la dissolution précise des responsabilités en cas d’atrocité accidentelle. Et surtout que sans lui on-peut-pas.

            La récompense c’est qu’à 10h, pétantes d’après Philippe, débarquent à bord – et par-dessus – 2 russes et une ukrainienne pour dérouler le sauvetage d’une sirène qu’elles préparent pour notre Quai des Cales.

            Le Quai des Cales. C’est le nom qu’a chiné Laure pour ce petit truc en plus. En plus de la tournée qu’on était en train de bâtir. De bâtir pour le spectacle. Le spectacle joué 8 fois il y a 8 mois, c’est ça. Son nom ? « Des Tempêtes se préparent. »

            On sait plus trop depuis quand on est en plein dedans, la tempête. Tous les trois on se regarde au soir côte à côte, ou depuis les fenêtres dans nos paumes lumineuses, un peu hébétés. Tout surpris par les ocres-du-soir-déjà ! Et-perdus d’avoir parlé à tant de personnes si différentes, souvent pour la première fois, avec comme objectif partagé : l’anticipation d’un bazar qui nous dépasse et restera par nature imprévisible ; et puis l’intention de ne pas trop s’abîmer sur le pare-brise. 

            Le langage des flots s’impose au récit que s’inventent en ce printemps 2025 une poignée d’humains. Des rendez-vous suspendus au ciel, à la mer et à leur goût de nous laisser fendre leur frontière.

             A mi-jour, pétantes, si la sirène russokrainienne est toujours en PLS, elle verra passer la Lou. La petite était là ce matin, elle revient s’assurer que son tablorama -un castelet pour un récit de voyage dessiné- passe l’entrée de la descente. Donc, à mi-jour passé, il sera raisonnable pour Tof de reconnaître qu’il s’est encore menti : le texte du spectacle qu’il doit revisiter en totalité avant de le transmettre à notre œil extérieur danois et rieur, puis de s’en imprégner jusqu’à l’os, le texte donc restera encore dans les ténèbres de la ram du notebook, avec dans la barre de fichier la mention « modifié le 7 oct 2024 »… faut bien recevoir les artistes !

« Passé la sieste, je m’y mets, sans faute !… »


22 mai. 23h26. La Colline.

             Cinq jours depuis le 17. Cinq nuits aussi. De l‘intérieur, ça laisse en stupeur. Comme une sueur de l’âme d’être trop imprégnée des de celle autres.

             Trois captains quinquas qui brassent un équipage flou d’une quarantaine de marinistes d’une douzaine de nations dont la plupart ne se sont jamais rencontrés, cha mélanche. On n’a toujours pas le programme, on sé qu’aucun de nous n’a traversé un truc pareil, qu’il va falouar improviser, faire avec ceux qui nous reçoivent : le ciel, le mèr, les ports et nous-mêmes.

             Cinq, les jours, donc.

              Jour : Fabriqué de la nuit dans le bateau. Pour nos Tempêtes, et pour les copaines. On leur a promis un vrai théâtre avec le noir, du son discret, en multidiff (depuis partout) et de la lumière fééristique.

             Si ça ne t’évoque rien, imagines la scène du concert de Johnny. Tu l’as ?  Bé le Théâtre de l’Errance (c’est le nom du bateau, Kantren, en Breton), c’est le contraire. L’idée c’est de rendre le matos invisible. Bon, pour être franc-franc, aujourd’hui on est encore plus près de l’idée que du patché.

             Nuit.  Un, Le Vieux Port chaudronne la veille du match. Deux, bouillonne bien après le match. Trois se fait lessiver par un drôle d’orage, sans vent, avec des trombes tropicales, des rafales d’éclairs silencieux –et une rivière sur ma couchette. Nuit de siestes. Sensation de ciel qui s’échauffe pour les semaines qui viennent.

             Matin. Faut-pas regarder le reflet des hommes dans l’eau du Vieux Port après match et douche orageuse. C’est sale et chargé. Ou le contraire. Avec les miroirs on sait jamais.

             Jours. Route, soleils entre les nuages, morsures ponctuelles sur peau d’hiver.  Encore un teaser de l’été qui vient ? Repérage des ports, 3 sur 4.

             Autrement réçifié : En quelques heures sur des routes magnifiques de la Côte Bleue –qu’est pas bleue du tout, elle a pas besoin– nous déroulons le mois de mer à venir. Pas besoin de lire Einstein dans le texte pour goûter à la relativité générale. Par la mer c’est simplement plus lent, plus éprouvant… ou bien ça passe pas, pas du tout. On n’a pas la main.    

             Sausset les Pins, Maître Patrick campé dans son siècle, qu’il va falloir apprivoiser.

             Route. Croisé une affiche : Bleu Capital. Avec en haut de l’affiche Martine & le nom de la patronne. Qui signe le chèque pour que notre croisière amuse. Fragrance république, bananes.

             Port de Bouc. Cadeau de la vie. Manque la concordance des temps. On est pas les seuls marins à célébrer dans ce port… Alors on change tout, pour ce qui sera peut-être note plus belle escale. Pour l’heure faut juste décaler la date, les bateaux. Si ça passe, toute l’équipe. Si ça passe, on peut repasser sur la comm, les réseaux, les contrats, les programmes, les autorisations, la log. On n’a que ça à faire, bien sûr et ça en vaut la peine.

             Autoroute. Gaffe aux chèvres sauvages.

             Carry le Rouet. Personne pour nous attendre. Tournage en face de la capitainerie. Un polar. Site fermé au public. Pas le même monde. Disons que la différence entre notre travail et le ciné, c’est que nous on voit des deux côtés. 

             Autoroute. Celle de Philippe, avec sa propre bande vers le Portugal.

             Bord de la route, pour Jano, échoué du camion, qui regarde passer son bus…

             Route, départ en roue arrière sur sa moto pour Ben et son hélicon, de retour en bateau d’un concert au Frioul avec le Syndicat du Chrome. Y des photos qui se perdent pas…


Mercredi 28 mai. Marseille, Bassin du Mucem.

             Notre J-1. Enfin quatre à bord : Celui dont on tait le nom, Jano, qui n’est pas sur la photo, qui baronne. Ben qui vient de signer le plus gros chèque de sa vie, Philippe qui arrive tout droit de Lusitanie -autre aventure- et Toto, qui scribe et commence à prendre des notes pour la rubrique ragots.

             Enfin 4. Disons qu’aujourd’hui on a navigué sur place avec entre une et sept personnes à bord, ballotés par les ados du quartier voisin, téméraires baigneurs, dans ce curieux bassin entre le Mucem et le musée de la grotte Cosquer, sous une passerelle qui trace un trait presque indécent de droiture entre deux siècles, vers la tourelle fortifiée du fort qui défend l’entrée du vieux port. Noire la passerelle, blanche la tour, mélangés les ados.

             A l’ombre des siècles qui culminent bien au-delà du mât, dans le carré du Kantren il a été question de faire sonner les bois, la coque, le corps du bateau au lieu d’y cacher des enceintes ; de faire du noir, de prononcer la formule magique qui fait rentrer nos vivres, nos effets pour un mois et le spectacle avec son public dans nos 10 mètres ; mais aussi de vivre ensemble, de repérages, de se saigner les mains, de rétroplanning, des étiquettes des tapas, de poncer du papier, du verre (pour patiner), de caler, encore, des rendez-vous, de muscadet et d’addictions, d’un enterrement, d’une moto qui dépanne un camion, de cartes marines, de toasts aux algues et à l’antésite, d’un fauteuil pliable, de sociographes dans un radeau de survie ; et aussi de trucs importants pour les semaines qui viennent. En bref, d’un tout petit peu beaucoup trop rapport au temps que nous avions pour finir d’en tenir le compte.

             C’est quand même ce mercredi le jour de nos retrouvailles, ça s’arrose ! Nous on adore ce qu’on fait. On est sur le coup depuis des mois, au taquet depuis des semaines, aujourd’hui on se retrouve sur le pont. Notre équipage va pouvoir donner sa mesure.


Mardi 3 juin. Port Miou.

             Toute sa mesure… Après coup, faut reconnaître que l’apophtegme n’est pas à la hauteur. Apophtegme : parole mémorable ayant valeur de maxime. (source Le Robert).     En vérité, la mesure, on a couru après et on l’a dépassée ; malgré nous mais en conscience, sur notre élan, avec enthousiasme, excès et sans regrets :

             D’abord au pied du Mucem, à désosser tout ce qui est démontable dans le carré pour y nicher des câbles et des aimants, afin que le bateau sonne de lui-même, sans aucune enceinte à bord, depuis les équipets, le plancher, la table à carte… Un chantier pénible qui vole les heures qui nous manquaient pour tout le reste… et finit par rendre dingue Jéremy, notre maître sondier, la concentration dépecée entre fer à souder, applications, prog, mix, fiston, gamins des quartiers nord dont on partage la piscine… et l’équipage qui bricole autour et au-dessus de lui, sous le regard de Giovanni, stagiaire affairé et sidéré .

             Puis dans le cockpit ; à tâcher d’être accueillants et disponibles pour les artistes et les copains qui ont choisi de nous visiter au moment qui leur convient.

             Aussi dans nos corps, fatigués avant d’embarquer, qui se rappellent à nous et imposent antibios et toubib à Ben… qui rapporte de la pharmacie -outre une palette de médocs- un tensiomètre avec lequel on fait des concours de déraison.

             Enfin dans nos tripes, saoûlées de toxiques, qui nous mijotent l’émotionnel à l’attaché, au fleur de peau, et qu’il va falloir faire tremper dans l’eau salée avant de passer au spontex, côté vert.

              Bref, samedi, comme prévu pour 11h, nous embarquons pour le Frioul à 19h20 pétantes. Les conditions sont idéales pour sortir toute la toile, puis à l’arrivée marier notre arbre d’hélice avec l’amarre du voisin devant le quai d’honneur. Ça laisse une petite heure à Pipoche pour jouer les super héros à barbotter sous et autour du Kantren pour démêler nos affres avant la nuit et goûter au plaisir de la douche froide de sanitaires aussi accueillants que le personnel du port.

             Dimanche, l’équipage reprend possession du bateau et va pouvoir donner toute sa mesure. Là encore, l’apophtegme peut se la pêter avec le Gros Robert, on lui a mis la race. En traçant nos premiers filages dénués de l’indispensable ET de l’accessoire ; sous la bienveillance d’Hervé, dont le portrait punaisé dans le carré fait office de capitaine péri en mer et le visage en chair plus qu’en os nous aiguille vers le plaisir qui nous attend une fois dans la houle des vrais gens.

             En repoussant l’heure des choix de ce qu’il faudra lâcher -disons reporter- pour accoucher d’une première avec tous ses doigts de pieds. En jouant de la patine sur notre musée des curiosités.

             En salissant la rencontre entre deux équipages d’une bouteille de rhum. A se déchirer l’âme et à en crever de honte. Mots moches qui tachent ; qu’on noiera dans la nav du lendemain. On adore notre bateau !

             Entrée de Port Miou franchie en solo, moment rare. Jano à la barre. Comme une revanche sur les jours passés à bord l’an dernier avec Malik, le fiston, cloués à une bouée.

             La capitainerie de Port Miou : un dedans qui ressemble à son dehors. C’est beau, en plus frais. Avec une équipe qui fluidifie nos angoisses. Nous épargne, au prix de leur meilleure place, la traversée de notre public en cinq allers retours six fois par jour à bord d’une annexe qui fuit comme il se doit pour une annexe. Annexe : boudin de caoutchouc tourné en U avec toile collée au fond, qui titre exagérément 3 passagers, pieds et cul mouillés  Source : Toto.

             Premières douche, eau fraîche, lessive, cuisine de Hervé qui met aussi en scène avec talent nos sardines portugaises dans leurs si jolies boites.

             Derniers filage, courses de tabac, rendez-vous avec édile climatisé, repérage flou.    Première entrée en scène de Vianney en chair, grâce à qui entre-autres vous lisez ces lignes. Jusque-là c’était notre Charlie des Drôles de Dames (une série de boomer avec des trois filles qui claquent les méchants). Le gras qui existe pour nous qu’en ligne. Et puis le v’là au bout de la calanque au volant d’un fourgon siglé Begat, patiné Pipoche. Il nous apporte un peu de matos, de la place pour désencombrer notre cocon qui déborde, des nouvelles et de la fraîcheur. On adore ce qu’il fait ce garçon, et on espère avec une secrète angoisse que ce soit réciproque quand il aura assisté à la première en public du lendemain…


Samedi 7 juin. Cassis.

                        Des larmes.
                        Une larme de rhum pour la sécurité.
                        Une larme de rage, quand le rhum est vidé.
                        Une larmes de honte pour les mots balancés.
                        Une larme de pudeur au trop plein de bonheur
                        Une larmes de vent dans la baie de Cassis.

                        Les larmes d’une inconnue déposées au carré 
                        Les larmes de Pipoche, pris du vertige des autres
                        Des larmes de faux sang dans la main de Mimine
                        Des larmes de vrai sang, dans le cul du baron
                        Des larmes de rire, d’en rire…


Même jour. Même endroit.

             Le Kantren, cul à quai d’honneur entre deux vieux gréements vernissés fait un peu tâche. Avec son bordel dans le cockpit, le linge qui sèche sur les filières, les jerrycans qui rivalisent de gras et le tas de bouts exilés du coffre arrière pour cause d’écopage… il insulte l’image d’Epinal de ce fond de vieux port si propret si mignon.

             N’empêche que le premier touriste -anglais- qu’on branche pour le lendemain nous dit qu’il s’est arrêté devant notre quai précisément pour faire l’image de notre bateau au milieu des nefs en bois vernis. « On dirait qu’il est aussi vieux que les autres, le vôtre. On devine qu’il a roulé ses bords, on a envie de connaître son équipage… » 

             N’empêche qu’ici les saltimbanques se tiennent sagement loin des terrasses, ne font pas trop de bruit et te jettent un regard mauvais si tu les croises avec ta guitare dans le dos. Concurrence ?

             N’empêche qu’après nos premières à Port Miou, nous on a faim. Besoin de faire salle comble, d’enchaîner. Rien de pire que les temps morts et l’expectative dans notre situation. Et puis une visite à la capitainerie – au personnel charmant – nous a convaincu que ce n’est pas l’affiche maladroite collée dans un coin discret qui va nous ramener du monde.

             Alors une fois le bateau calé, on se lance dans la racole du chaland. Pour une date à la recette, ça semble naturel. Dans notre cas, c’est juste amusant. Parce qu’on est convaincus que notre aventure fera rêver ceux à qui on la confie autant que nous… Et puis on a une chouette accroche :

             « Messieurs dames, vous avez vu cet élégant panneau sur le ponton ? Celui avec la petite lumière ? Dessus il est écrit « Des tempêtes se préparent »… c’est le titre d’un spectacle… qu’on joue à bord d’un voilier… c’est gratuit… et on n’est pas tout seuls… 6 navires, 35 artistes, 12 nationalités… sur l’élégant panneau, un QR code pour réserver… ».

             Bon, force est de constater qu’à Cassis, tout le monde ne rêve pas comme nous. Alors on affine notre perception du chaland. Eviter celui qui va nous mettre un vent et dégonfler notre moral, fuir celui qui va nous raconter sa vie sans jamais flasher le code, et choper sans l’effrayer le groupe qui va remplir notre théâtre le lendemain. Un métier !

             Et comme on adore notre métier, ça marche assez pour qu’on puisse jouer 7 séances sur les 11 prévues. Une spéciale dédicace à Vianney qui depuis un autre rafiot à 4 roues gère les inscriptions, reports et toutes les complications liées à l’outil qu’il a mis en place pour nous faciliter la tâche.

             En guise de bilan, je vous recopie un extrait du rapport qu’on a transmis à notre metteur en scène retourné s’occuper de ses limaces au Danemark :

             Notre captain qui z’êtes aux cieux. Notre metteur en scène incarne aussi le captain de notre histoire, disparu en mer après un coup de tabac. A Cassis, nous avons raconté vos aventures dans la passe de Porquerolles 7 fois sur les 11 prévues. Davantage grâce à l’opiniâtreté de l’équipage à la racole sur le quai jusqu’à la fermeture des bars qu’aux deux affiches décalées collées dans un coin de la capitainerie…

             Nous avons tout de même eu un panel complet de passagers. Avec les bavards, les ronchons, celleux qui ne parlent pas la langue, l’octogénaire face à la béance de la descente, le trop petit qui a trop peur, les lapins sans prévenir, les évacuations sanitaires (sans renvoi !), les néoféministes outrées que Mimine ait pris l’une des leurs dans ses bras sans lui demander son consentement (Elle a pas les mots, Mimine mais la prochaine fois, promis, elle lâchera un « dreï ? » en guise de…)  mais aussi et surtout des gens plutôt ravis qui abandonnent assez vite leurs réticences, brassés par le drôle d’accueil qu’on leur fait. De là à dire que le message des pådkøtés est passé… 

             En tout cas, j’ai la sensation qu’on ne joue pas pour rien, parce que les tempêtes qui se préparent, nombreux sont ceux -à bord- qui n’en voient pas du tout l’horizon. Et à terre, plus nombreux encore, qui ne voient pas le projet d’en faire un spectacle… 

             Cher Captain, terrasseur de limaces dannoises, ce que je peux te transmettre des autres c’est Jano qui baronne avec grand joie, se régale des gens qui le prennent pour un des leurs et du show qu’il donne sur le pont avec Ben (à jaillir d’une écoutille pour disparaître dans une autre, à brasser des seaux et des drisses pour les effets spéciaux du dedans) pour les passants et ceux en terrasse pendant qu’on joue en dedans. Philippe qui se régale de sa rencontre avec son personnage : Mimine; qui trouve son tempo et sent les états mûrir; sauve la sono HS alors que les premiers passagers entament la descente dans le carré… et aux deux dernières trouve le temps de sortir son tel pour faire des photos en plein filage ! Ben qui nous confie « ‘C’est la plus belle tournée de ma vie » et entreprend de fixer sa moto sur le balcon arrière pour la suite des dates. Quant à moi, j’ai pu faire mon premier sans faute avec les lights, me suis débarrassé de quelques accessoires, trouve le souffle des silences et des suspensions et commence à grimper sur Mimine pour trouver la danse à deux dans cet espace minuscule.

             Vlà pour les nouvelles, Saint Captain. Priez pour nous dans vos célestitudes, pour l’heur, la mer est sympa avec notre planning…


Lundi 9 juin. Retour au Frioul.

            Ce matin nous apprenons que notre sirène s’est crashée à vélo. La v’là à l’hosto, gueule cassée, loin des siens, qui va goûter du billard tandis que ses partenaires réinventent leur histoire à une semaine de leur première.  Sympa, la mer, moins, le vent. Cassis/Frioul, 7h. Il n’était pas fâché, le vent, juste de quoi gonfler nos voiles, mais contre notre route. On a dû tirer un bord jusqu’à frôler l’Afrique pour passer les Goudes, le Cap Croisette et choper une bouée dans le bassin du port juste à temps pour admirer un marlin (une variété d’espadon) d’un petit mètre cinquante, faisant courir les flics attifés de tout leur attirail le long du quai…

            …juste à temps pour assister à l’ascension du mât d’un voisin vertigeux afin d’y démêler son spi. Ses premiers mots – en anglais- une fois de retour au sol, sur le ton de l’extrait du journal de bord :

             « Ce mardi je me suis mis dans la merde et j’ai confié ma vie à de parfaits inconnus. » Sont cons ces anglais, on est lundi !

            Soir. Assiette du Frioul, alimenter le débord du carnet, caler les horaires de la suite, répondre aux besoins du sondier, du catering, du port à venir, du parking, de la copine qui demande le contact pour l’hébergement-des-copains-qui-font-la-route-pour-venir-voir-ces-gens-et-leurs-beaux-pestacles-sur-les-bateaux. Brancher la tribu de retraités qui depuis une poignée de bateaux a déroulé le pic-nic du soir à quai :

            – « Vos spectacles là, c’est avec les sous de nos sanitaires ! Parce que vous-faites pas vos trucs débiles gratuitement, hein ? »

            Pas faux. La vérité c’est qu’il n’y a effectivement plus d’eau chaude dans les douches des hommes. Le temps qu’elle revienne, l’eau chaude métropolitaine, vu la cohorte d’agents mandatés qui vont se mettre sur l’affaire derrière un ordi et un modem, il est probable qu’on aura fini notre tournée et qu’on sera en Corse !


Lundi 16 juin matin. Quai d’accueil de Carry.

            A cette heure, on devrait être en mer, mais le mistral en a décidé autrement. Du coup on gîte à quai.

            La dernière entrée au carnet date du 9, une semaine. C’est difficile à concevoir tant ça semble loin. Techniquement, nous sommes à moins de 6 miles du Frioul, avalés en 7h. Sensationnellement, à des années lumières.

            En tant que scribe, j’ai plusieurs bonnes excuses pas très valables pour faire ellipse sur la fin de semaine : le temps qui m’est compté, le brouillard neuronal et l’absence de scalpel pour le découper, et surtout l’envie qui gonfle depuis plusieurs chapitres de vous parler du reste de notre flottille plutôt que de notre huis clos.

            Du coup permettez -ou sautez des lignes- que je vous fasse un pack express-bouillabaisse.

            On a croisé : la pleine lune rouge, un brouillard breton en provenance des feux de forêt canadiens !?; bu trop de rhum -ou pas assez. On s’est : écorchés et raccommodés pour des raisons futiles mais existentielles ; rongé ce qui nous reste de sang au sujet d’un bateau de la flotte qui deux jours avant la première nous annonçait « qu’en principe, le moteur démarre demain, et qu’on verra pour les voiles une fois à Carry », en-dégagé un équipage et son bateau pour s’assurer une sécu au cas où « l’en principe » fasse défaut… et battu le record de distance entre le Frioul et Carro pour cause de nav au près de loin.

            Carro, au livre de bord, signe la première de Jano en tant que Capitaine avec manœuvre de port à la clé, de dos, et sans toucher le sol !

            Carro. Le safran caresse les cailloux au bout de la jetée. Les touristes parqués serré sur un parking de camping-cars bon marché affichent des plaques minéralogiques pas très .fr et préférent leur écran plat à la rugosité de notre proposition. La capitainerie semble sortie d’un film de Wenders, genre Paris,Texas, mais sans Nastassia Kinsky. Disons qu’avec le gardien de port, on est plutôt chez Kusturika, sans la musique.

 Pour les plaisanciers qui nous lisent, sachez que les sanitaires ne sont pas loin d’être réparés. D’après la vedette de Kusturika, s’agit juste d’un problème de siphon. Et force est de constater qu’une poignée d’employés de la société gestionnaire du port y travaille d’arrache-pied, avec désherbage du bac à terre devant l’entrée, peinturage des parpaings du mur Est, gestionage du stationnement du véhicule affecté à la mission susdite coincé entre une minipelle éreintée, une remorque à jet-skis et le panneau d’interdiction-de-mise-à-l’eau-des-jets-skis. Tout en palabres fleuries.

            Carro sur son Cap Couronne. Après Cassis au fond de la baie des Calanques, reste une perle authentique avec des vrais gens, des vrais bistrots et surtout son marché aux poissons qui vaut à lui seul le détour. Nous en profitons pour s’alourdir de chair iodée tout en allégeant notre caisse de bord, persuadés qu’on n’aura pas d’autre occasion. Bizarre tout de même de trouver sur les étals un énorme baliste des mers chaudes…

            En bref, smog anglais, langueur tropicale, camping-caristes paneuropéens, voisins pêcheurs au soutien, nous remplissons une poignée de séances de nos Tempêtes avec le sentiment d’être à notre place et le bonheur d’adorer ça.


Lundi 16 juin post sieste. Quai d’accueil de Carry.

            Le mistral n’a pas fini sa diatribe, alors on le laisse causer… et on rattrape les retards en tout. Tout mélangés de ce qu’on vient de traverser. La première édition internationale du festival du Quai des Cales !

            Une nuée de petits pas pour nous et un grand plouf pour l’humanité, qui continue de s’en foutre. Bon, pour ne pas qu’on nous accuse de forcer le trait, et par égard pour nos étapes précédentes, il est juste de préciser qu’ici à Carry l’humanité s’en carre plus qu’ailleurs de nos quais décalés. 

            Elle a tort, l’humanité, elle passe à côté d’un florilège…

Ce soir-là, puis la nuit, au fil de l’arrivée des bateaux, notre tribu se découvre… Une trentaine d’apaches ; marseillais d’une douzaine de pays qui vont faire ensemble et davantage alors qu’aucun -hormis Pipoche, notre convivialiste programmateur en chef- ne connaît à cette heure les prénoms de tous les autres.

            A bord du Kantren, nous avons rangé les Tempêtes dans nos équipets. Nous reste, comme après une longue nav épuisante, un quai qui tangue. Nous voici tout effilochés de ce qu’on vient de traverser à quatre. Quatre plus toute la smala qui s’est mouillée pour que nous puissions dérouler notre spectacle…

Pas fini d’accorder nos âmes, à compenser en continu notre centre de gravité que nous v’là déjà cinq bateaux. De ces rafiots qui ont avalé des miles, les années et ça se voit. Des voiliers habités, vivants. Avec des livres dedans. Cul au quai, nez au vent. 

            A deux pas du quai, parking. Choc des cultures. Nous montons notre étape parmi les autos de grande marque, qui circulent entre nos caisses et sur nos câbles. En pays carryesque, arrêté municipal et barrières Vauban ne sont pas des signes décodés par l’autochtone au volant.

            Malgré tout, sur ce fond de parking adossé à la digue, sans briefing, au fil de leur arrivée, ces gens – c’est nous – déposent leur trace, éphémère.

            Travelling : sur une ligne de filets rouges, des images, suspendues, sous-marines. Avec des tas de renversements de perspectives et des gens dedans. Au bout de la ligne déjà, des sardines du large, du jour, rôtissent au chalumeau. Dans le nuage gras et l’odeur des sardines, un autre étal, sur lequel il est question de fret à la voile. Denrées précieuses de l’autre bord de ce qui respire dans notre dos de l’autre côté de la digue. Puis un tapis, rouge encore, pour y admirer nos futures stars, les plus rares, qui se font désirer, dont on s’arracherait un regard, un moment d’intimité : notre public.

            Au bout du tapis, la musique, qui habitera ce bout-là bien après la fin du démontage, dans deux jours et deux nuits. Enfin, après le trait du tapis, pour choisir son bateau, notre bar à eau. Un bar circulaire carré avec sa coiffe, castelet à Cyclope occasionnel. Si si.

            Après c’est backstage : une petite roulotte inox où se joue en sous-texte l’humeur et la joie d’une équipe : la cantine. En artisterie on dit le catering. Avec son mauvais barnum, ses flaques, son bazar.


Mercredi 18 juin. Port Rossi , Fos-sur-mer.

            0h36, nous respirons depuis bientôt une heure un air façon périf-tunnel-heure de pointe réunis. Par rapport à cette situation -que malheureusement la plupart d’entre nous n’aura eu aucun mal à imaginer- l’avantage dans ce fond de fond de port, c’est qu’on n’a pas les voitures. C’est plus calme. Clarté orange de la nuit. Eclats d’ados sur un autre quai, qui empêchent Vianney de trouver le sommeil. .

            Pardon, vous v’là avec le nez dans Fos sur le travelling de Carry. Retour donc à notre premier Quai dé Cales sur la Côté Bleue. Nous avions le décor, pas les gens. Je leur laisse la parole :

  • « Y avait personne mais on était remplis ». Sal, poète marseillais de Medellin, bel homme qui te fait adorer la poésie, en espagnol, même si tu parles pas espagnol.
  • « Merci pour la moquette, toute douce, et le code des toilettes ». Anonyme.
  • « J’ai adoré ‘anniversaire d’André ». Anonyme, sans doute connu d’André, notre relais à la métropole, à la barre face aux aléas météorologistiques que génère une telle aventure au sein des océans bureaucratiques qui relient les services culture, ports, communication, sports dans l’archipel des villes, département et région. A le regarder courir et prendre sa part de gestion public sur ce quai chaussé de ses 60 ans tout neufs, on se dit qu’il ne les fait pas…
  • La dernière plume généreuse est celle de Margo Chou, figure embématique de notre prog , qui nous fera l’honneur de remplacer Benoît dans le rôle de Bébert la semaine suivante :

On a débarqué à Carry du Frioul avec Nico de l’Oiseau de Passage vers 18h. Il y a le Tiki, déjà arrivé avec le groupe Oples, spécialistes du rebetiko. Et le Kantren, bien sûr, le boss, le bateau-pilote. C’est grâce à lui qu’on est là. Avec l’équipée des Tempêtes, c’est grâce à eux qu’on est là. Ils ont tout organisé.

« Alors vous êtes arrivés à la voile ou au moteur ? » Cette question est revenue. Ce jour-là, peu de vent en mer. On arrive en bout de quai, sur le parking à côté, on a accès aux douches, etc. On est dans le fond d’un parking pour s’installer. On comprendra plus tard qu’on est invisibles de la ville, mais qu’on s’est mis bien.

Des camions sont arrivés aussi par la terre. Vianney, voiture-balai du Kantren, régisseur du Quai des Cales, est là, et sera rejoint par Maé dans l’après-midi. Tous deux seront les bras droits de Phi.Chacun affairé à son bateau. Et le site qui se dresse : monter le bar, disposer l’expo dans l’eau profonde – les corps sous-marins de Laure.

Les sirènes débarquent. Trois femmes russes et une ukrainienne ayant créé spécialement pour le navire. Philippe est heureux : « On a récupéré un filet rouge magnifique de 100 mètres. » Sera-t-il pour les sirènes ? Pour scénographier l’expo ?

Laurent et Caro arrivent avec leur bateau Cristal. Fraîchement acheté, ils débarquent dans l’aventure Quai des Cales à la dernière minute. Philippe les croise sur un quai la semaine d’avant et comme il manque un bateau, il leur propose de se joindre à nous. Oui ! Le bateau est fragile, le moteur à peine en forme. Laurent sera encore perché à 23h en haut de son mât pour installer ses voiles.

Pendant que Victor sort son kit barbeuk, ses maquereaux et son chalumeau pour cuisiner « à la japonaise ». Vous connaissez les maquereaux mi-cuits au chalumeau ? Grillés dessus et tendres inside.

Fabrice et Mélanie arrivent aussi à 23h de Martigues et se glissent entre le Kantren et l’Oiseau de Passage.

Le samedi, Johanna a monté son catering ambiance méditerranéenne. Mozza, houmous de qualité, soupe froide et burek. L’accueil est sublime. Le temps lent. Au vent. On ne se connaît pas. On a envie de se rencontrer parce qu’on va partager des carrés de bateaux. On est gentil.

… Le carré de bateau. Quand les gens rentrent pour assister à ce que je vais faire. J’écoute des morceaux de Googoosh, chanteuse iranienne. Dès qu’ils arrivent, la musique n’a plus sa place. Ça fait trop. J’ai envie de parler tout bas. Que la voix touche à peine le corps en face. Se regarder.  Avoir accès les un·e·s aux autresdes deux côtés de la table, sur les banquettes…

… Ça commence à faire effet.
L’espace des cinq bateaux et du site aménagé crée un ailleurs, un nouvel espace dans l’espace du quotidien. Au feu du ciel, aux remous silencieux des vagues, au vin blanc ramené de Sardaigne par Bourlingue et Pacotille … et puis le Samedi soir, C’est Oples sur le quai pour clore la journée, le Rebetiko, ça joue bien. Supers voix. Je crois que je suis en Grèce. Oui peut-être même en crète sauf que je connais pas. Je repense à Nikos Kazatzaki  tout de suite.

« Nous restâmes silencieux auprès du brasero, tard dans la nuit. Je sentais de nouveau combien le bonheur est chose simple et frugale : un verre de vin, une châtaigne, un misérable poêle, la rumeur de la mer. Rien d’autre. Et pour sentir que tout cela c’est du bonheur, il ne faut qu’un coeur simple et frugal. » extrait d’Alexis Zorba

…Ulysse, sirènes, aventurier·e·s en récit, raconter pour essayer de comprendre à voix haute ensemble, création spontanée, poèmes… Une douzaine de propositions précieuses dans des voiliers, des kilos de sardines, des chants méditerranéens à arrêter le temps, à arrêter les armes qui ne s’arrêtent pas. Des propositions intimes, qui s’inventent en s’inventant, se mixent et se partagent.

 À la journée au vent.

           

            Je reprends la main sur ces pages, espérant davantage de témoignages à notre prochaine étape…

            A bord du Kantren, nous pratiquons la contrebande de graines de pådkøté. C’est qu’il va falloir en planter en pagaille des pådkøtés si on veut survivre au gros temps qui vient.

            En deux semaines, faut reconnaître qu’on n’a pas fait gros bizness de nos graines, peu de gens à bord. A défaut ( ?) de les refiler, elles germent en nous, font jaillir nos escales, épuisent nos intimités et davantage. Imposent pour leur transport à la voile un pas de côté magistral par rapport à nos vieilles habitudes de tournées.

            Le Quai des Cales, tambien. 

            Tenez : John est australien, le corps au soir de sa vie, un chien discret, costaud, d’assistance. De cette étape touristique Marseillaise, en Europe, il aura passé le gros de son temps juste à côté de la carte postale, derrière la digue, sur un mauvais parking, hors cadre. John, comme nombre de ses respectables concitoyens ne pratique comme langue étrangère que l’anglais. Qu’il sert avec accent. Mais malgré son handicap idiomatique, John est à son aise sur notre quai, dévore notre programme et notre gamelle. 

            Le programme et la gamelle du Quai dé Cales. Je tourne autour depuis deux jours. La croix du scribe. Y a trop. Du rab. Pas envie de jeter. Problème de frigo.

Le menu est déjà sur le site : cieoo.wordpress.com.

            On pourrait tenter le café gourmand. On aurait le sucre, l’amertume, pas le sel. Alors peut-être qu’à coup de disgressions, de rencontres…

            Commençons par Dieu, tout simplement. Dieu a 36 ans, mais fait plus jeune, porte frisettes au front, le mal de mer, un puissant besoin quotidien de se tremper.

            Dieu voyage en fourgon, nous nourrit, se fait des cheveux blancs pour qu’on ait des gens à bord plutôt que lui qui préfère pas.

            Grâce à Dieu j’écris et vous me lisez.

            Dieu est patient, à l’écoute, parle peu, n’en pense pas moins.

            Parfois, Dieu est perdu, il nous en informe, ça nous aide beaucoup à nous y retrouver. D’autres fois, Dieu est notre maman. Dieu a collé notre nom, en QR code, au scotch, au dos de notre smartdoudou. Dieu a collé des trucs partout. Dans la vraie vie sur le site du Quai, pour qu’on s’y retrouve. Et dans l’autre monde. Dans l’autre monde Dieu a Créé le Site : cieoo.wordpress.com.

            Dieu travaille dans les deux mondes, assis sur le bitume ou la banquette d’un fourgon, pour les autres et à leur place. Avec la Métropole, pareil.

            Au Quai dé Cales, il est probable que Dieu soit votre première rencontre. Dieu détient la Page, avec les noms des bateaux et ce qui se joue dedans. Dieu dépose votre nom sur la Page puis il attrape un bidon blanc et court chercher de l’eau fraîche à l’autre fond du parking, à l’étage de ce qui était quelques chapitres plus haut un commissariat pour un tournage. C’est Dieu qui a les clés des loges. Sur le parking, vous croiserez Dieu souvent, jusque bien après que le dernier chaland ait rendu son corps aux rêves.

            Sans doute sur ce parking vous êtes-vous approchés de Dieu pour l’ombre.

            Car Dieu siège sous une voile, qui justifie pour deux jours le mât sur lequel elle est hissée au-dessus de la digue, autrement porteur de projecteurs et de caméras.

            Pour la voile, faut du gabier. 6 sur le coup, mâles, femelles, perchés sur la digue, à souquer dans du rocher pour soigner leur difficile besogne. Et pas traîner à la tâche parce que sur ce parking y a du taf pour les matafs. Ce hissage syncrétise notre bazar : on cause pas les mêmes nœuds. Quand l’un est las de se rater, il file les drisses à une autre et la voile finit par lever, à l’horizontale, contrairement à ses habitudes, pour un autre usage.

            Alors les gabiers satisfaits se muent en agenceurs de poubelles, accrocheuses d’images, brasseureuses de tables, électro, ménagiste, marinero, sondier, braseriste, accrocheur de chaland, souvent tout ça en même temps. Et de ce bordel, sans aucun encadrement, émerge notre camp.

            Avant de vous laisser, batterie de l’ordi épuisée, faut que je me rappelle, comme je vous ai parlé de Dieu, de vous présenter son patron.


Jeudi 19 juin. Quai d’honneur, port de Ferrières, Martigues.

            Kantren roule gentiment le long du béton, caressé par le courant sortant du canal. Ce matin on a balancé notre amarre par le fond, si ; et rendu le passage aux pêcheurs. Une iconoclasterie de plus sur notre odyssée.

J’essplique. A notre arrivée au Port Claude Rossi de Fos sur mer (ouf !), machine arrière toute ! Cul à la panne, le safran va toucher les cailloux ! Pas d’autre place pour notre bateau ! En principe, on joue dans une poignée d’heures ! Un truc de Commandant Cousteau !

            No stress. Chef de port et marineros gèrent l’affaire avec une efficacité tranquille qui colle bien avec leur sourire. 30’ plus tard, un plongeur frappe une amarre sur une chaîne qui passe par le fond en travers du bassin de mise à l’eau.

            Pour le confort du public, que les personnes puissent embarquer par l’arrière, ils condamnent en conscience la sortie d’une dizaine d’autres bateaux en nous plantant au milieu de leur manœuvre. Nos stress. Pareil du côté des usagers, nombreux, qui les deux jours à venir vont contourner notre position avec un salut amical, un mot, et pas une seule ronchonnerie.

            Philippe se verra même invité à porter la Lance à bord d’une barque de joute provencale ! Un duel épique qui mériterait à lui seul, vous vous en doutez, un ouvrage détaillé avec les images du matériel, les consignes pour ne pas mourrrrrir, les plans de force opposées et de résistance des matériaux, la story des deux adversaires, leurs données corporelles, les statistiques de l’équipage, les détails techniques de la motorisation, la météo, l’état des supporters…

            J’invite les plus hardis à tenter la Quête des images… il en est !

            A vous, je rapporte juste le résultat : Preu Chevalier Pipoche de l’Ordre des Tempêtes cieoo.wordpress.com, patron de Dieu, a prouvé sa vaillance et son panache. Son adversaire, terrassé par sa bravoure, a tressailli un instant sur sa passerelle, dans le fracas de la rencontre des deux équipages. L’instant d’après depuis son perchoir il s’inclinait, bas, vers le Preux Chevalier Pipoche de l’Ordre des Tempêtes cieoo.wordpress.com fendant l’onde glacée tiède. Celleux qui étaient là en ce mercredi après-midi se souviendront à jamais des trompettes symphonistariques qui résonnaient dans l’imaginaire sous le heaume du casque de centurion bien réel, en béton, dessiné par l’architecte de la capitainerie.

Réservations pour le pèlerinage : cieoo.wordpress.com

            De cette victoire mouillée c’est l’équipage tout entier du Kantren qui en profitera à peine une poignée d’heures plus tard. Avec Martine Vassal qui affrète, déjà, avec toute la puissance de son mandat, la première Délégation Officielle Métropolitanesque assister à la représentation. 

            Attention, pas du petit personnel ! Tenez, au pied de la descente dans le carré, à l’ouverture du spectacle, Mimine, une Dame Très Elégante dans ses bras se fait glisser à l’oreille : -« Vous savez, c’est moi qui paie ».


Vendredi 20 juin. 00h30. Martigues.

            Instant XXIème siècle sur îlot millénaire : 7’ pour fabriquer une affiche ET l’imprimer par liaison téléphonique entre Pipoche chez un boutiquier de l’impression et Vianney le cul sur le béton à portée du bateau. Ils ont même trouvé le temps du panache de la coquille bien placée.

            Amarrés Quai d’Honneur de la Mairie nous sommes coincés à l’aise entre la cantine municipale et le canal. Vraiment très à l’aise ; personne ne passe par ici. Alors nous reprenons notre routine de chasse au chaland, à mendier un peu d’attention et une demi-heure de leur temps, alors que quelques heures plus tôt nous étions les princes de la baie à jouer au rase cargo à la voile. Activité peu recommandée par l’école des Glénants et peu recommandable par vent faible. Pour faire pénitence, nous avons baissé la tête pour franchir le pont ferroviaire. Plus loin sur le même quai, un vieux gréement anglais prépare un autre spectacle. Structure sphérique en inox entre les mâts, projections video, esthétique curieuse de high électro-tek incrustée dans le vernis écaillé du gréement en bois. Chantier en cours.

            Cette étape Martégale très attendue d’une partie de notre équipage nous a mené à la rencontre d’un chouette café asso, le rallumeur d’étoiles, d’autres équipages, du personnel de la cantine municipale, mais toujours pas de notre public. Nous ramons pour remplir nos séances mais inaugurons notre premier vomi à bord avec un très jeune garçon qui nous fait nous demander comment on peut entrer autant de bouffe dans un si petit corps…

            Rien à reprocher au personnel du port ni à celui de la municipalité, on ne les a pas vus.


Lundi 23 juin. Port de Jonquières, Étang de Berre.

            Flash-back : si Sausset les Pins avait son pin’s, je voterai pour la figure de Dominique ; factotum de tout ce qui se passe de vivant dans sa petite ville. Avec une figure à  l’image du Quai des Cales qui monte sa seconde étape : enthousiaste & aimante.

Nous vl’à fleurissant au fil de l’arrivée de notre équipage avec un nouveau site à inventer, cour de récré bien trop grande pour nous et pas de voiles d’ombrage faute d’accroches…

            Nous déposons une nouvelle ligne rouge, à l’entrée sur notre bout de môle, sous la protection de la digue d’entrée au port .

            Première image, sous la grue cubique – un machin bleu qui sort et dépose toutes sortes de trucs énormes qui vont dans l’eau- : notre petit bar à eau carré, pour être en rond autour. A l’intérieur, le Centre d’Accueil et d’Orientation Névralgitique délivrant le déroulé flottant incluant le Nouveau Programme Générique du site du môle ET des rafiots frappés à ses bites. Cieoo.wordpress.com

            Dos au bassin, l’étal à poisson du jour, le stand bourlinguiste de fret à la voile, avec ses précieux produits, notre trait de moquette (épaisse !), et puis au bout de la ligne une chaise, chapeautée d’un luminaire réchauffant une femme dans la plénitude du chant, langues enlacées.

            Au lointain, une autre ligne, verticale, tissée de ferraille et d’un filet, rouge.  Happés à la ligne, ces images, sous-marines de personnes qui emmêlent les reflets et leurs gravités.

            Encore une ligne en arrière, dans la nuit du port, reposent sur le clapot les rafiots qui reçoivent encore à bord, enivrés de ce qui s’est joué salle comble tout le soir.

            Le quai ce week-end a trouvé sa courte mesure. John est repassé, son chien avait retrouvé Chevalier Pipoche au détour du port. John, ce soir-là n’est pas sorti de la Carte Postale. C’était nous la carte postale. Avec des vrais gens d’ici, pas de passage comme nous autres.

            Echaudés la veille de quelques marins rôdeurs à l’affût de la rencontre, de rares affiches, d’un impromptu sur la Grande Scène de la Musique, et surtout d’un brass-band à désosser les corps à l’assaut de leurs dîners en terrasse, les gens sont venus. On a eu notre public ; nos images, notre tempo de site, ses ruptures, ses constats, ses tendresses, ses crash, trash, ses larmes.

            Lundi 23h30. Au planning c’est fin du jour off. Nous avons bouclé le démontage, le chargeage, repassé les bateaux en mode mer, qu’ils nous emportent, en flotte, jusqu’à Port Bouc, puis à travers le pont levis de Martigues rugissant de courant, jusque dans une autre mer, l’étang de Berre.

            Demain, après une pause clandestine au club nautique pour attendre le jour, nous serons guidés par un maître de port soucieux à travers le chenal compliqué qui nous mènera entre les hauts fonds, à longer la zone interdite de l’aéroport de Marignane, jusqu’à Berre l’Etang. Septième escale pour nos tempêtes.


Samedi 28 juin. Port-Saint-Louis-du-Rhône.

            Le naufrage du navigateur : Tof, votre scribe, est aussi le navigatribaliste de l’aventure. Courant avril il revoit 9 fois sa copie pour présenter un programme d’étapes avec des marges microcosmétiques à l’équipe avant le départ. Durant mai il pond 212 pages de dossiers réglementaires et techniques que personne ne lira. Durant juin il attend encore la confirmation de certaines étapes. 

            Ce soir le voilà à l’étape seul à bord du Kantren, au pied d’un MPA (Mahousse Podium d’Animatron) de 4 ponts armé de rangées de PAR leds en bordées de 8, avec une chiée de watts à la gueule. En cale, c’est-à-dire à hauteur du carré du bateau par la poupe, invisibles sous le feu des leds, des batteries de caissons de basses de 40 pouces, sanglées par 4.

            Dès l’après-midi, l’équipage étourdi par les salves d’ajustage décide de l’annulation des représentations du soir et quitte le bord pour d’autres escales sous des cieux voisins, à portée du bateau.

            Tof, marin marié avait promis à son épouse de romantiques retrouvailles après maintenant un mois et demi de mer.  V’là les mariés coincés à bord. Carnage olfactif & sonore. Naufrage romantique…

            A défaut de romance, retour au récit de nos vagabondages. Nous nous étions quittés à l’entrée de l’étang de Berre. Incrustés discrets sur une panne privée, le temps de trouver le jour pour la nav compliquée du lendemain.

            Sur place, nous sommes reçus comme des princes par la capitaine. « J’ai si peu de passage ici que je m’applique. » Malgré un calage en dernière minute en remplacement de St Chamas, le maître de port devient notre meilleur agent. Grâce à lui, nous aurons parmi notre public les responsables du club des plaisanciers, celui de l’école de voile. Et puis nos amis de Saint Chamas… dont Jean Yves qui, comme bien d’autres, a fait basculer sa vie à la mer à la suite d’un embarquement à bord du Kantren.

            Joanna, météore incandescente en charge du catering du Quai des Cales fait le détour avec ses tupperwares. Et nous voici après les représentations à fêter un anniversaire sur le ponton.

            Pas le temps de s’attarder, le tempo de la tournée se resserre. Nous bouclons notre escale à Berre vendredi à 22h, il nous faut être à Port de Bouc le lendemain pour un nouveau Quai des Cales.

            Lever 5h du mat pour moitié de l’équipage, afin de ne pas rater la fenêtre du pont levis sur le canal. L’autre moitié aura pris la route la nuit afin de caler ce qui peut l’être avec les autorités sur place. Heureuse initiative car samedi à 8h, nous n’avons plus de loge, pas de chaises, de frigos, de glace et toutes sortes de tracas qui doivent se résoudre avant l’ouverture à 17h. C’est dans ce genre de situation que l’on constate -c’est heureux- qu’on aura beau échanger des tableaux excels et toutes sortes de papiers officiels des semaines en amont, rien ne vaut le brassage de vrais humains motivés. Nous y gagnons des loges dans l’ancienne église convertie en cinéma, une paire de nouveaux copains, Chaps et Manu et l’apprivoisage d’une ancienne figure du quartier, patron du bar des pêcheurs ; qui ne voit plus personne et déteste tout le monde. A lui seul, son bar est un réçit de l’histoire du quartier.

            Nous montons sur le site de l’ancienne Criée. Une des plus importantes du secteur, ouverte en 1988, cœur d’activité du bourg. Deux quais perpendiculaires ceignent un bâtiment de 2000m² couvert de tags. A l’époque, une trentaine de bateaux y écoulait plus de 7000 tonnes annuelles de poisson. Et puis en 2008/09, la ressource s’épuise, l’Europe déclare de nouvelles normes… et toute cette petite industrie périclite. Les bateaux sont abandonnés, ou coulés avec et pour l’assurance.

            Aujourd’hui Port de Bouc coche toutes les cases du quart monde social. La Halle est devenue la Maison des Projets et l’industrie qui lui donne un second souffle pourrait bien être celle de la Culture, avec le festival de la photo de Arles, qui exporte une expo, et notre Quai des Cales très à son aise sur place.

            Cette troisième édition se déroule sous le lointain regard de Dieu, qui a pris ses distances avec l’inconfort de notre liturgie. Du coup, nous devons faire avec le mistral qui va méchamment scarifier notre expo photo, la canicule qui met à l’épreuve notre chaîne du frais, le pastis nocturne qui éprouve notre sommeil… et la créativité de Fabrice Gallis à bord de son petit Sangria, dont le mât équipé de sirènes de pompiers lance une plainte apocalyptique depuis l’extérieur du port en pleine zone Seveso. Nous ça nous amuse, mais beaucoup moins le maître de port et André, notre référent à la métropole, qui dépose un carton rouge sur notre carte blanche.

            A bord, les artistes ont pris leurs marques et on assiste aux premiers mélanges. Telle Clémence, qui après avoir présenté son concerto pour goutte et violon à bord du Kantren, embarque sur le Kassumaï pour un jam avec le gréement à vous tirer des larmes de félicité. Aussi Oplès, qui baladent leurs airs tout autour de la méditerranée, sans escale, au-delà du plus soif.  

            La nuit étire le sourire d’André, qui se transforme sous nos yeux en Pepito. André Gracia, j’aurai dû vous affranchir à son sujet dès les premières pages. Il incarne notre Référent Métropole, grâce à qui tout ceci existe. Depuis des mois il s’est battu contre des océans bureaucratiques pour défendre notre flotte. Un combat qui se joue dans une autre langue, avec d’autres outils, souvent façon billard à trois bandes. Le garçon a du métier, des décennies qu’il brasse des locaux rock, du festival, de l’alterno, puis de l’institution sur le vaste territoire au sud du 45ème parallèle où la langue se chante épineuse et fleurie.

            Nous nous sommes lançés avec lui dans l’inconnu, voir l’irrationnel. 35 artistes marseillais de 12 nationalités sur 6 bateaux, c’est du jamais vu. Monter un festival avec des jauges devant les spectacles de 6 à 16 personnes, c’est juste à contre-courant du siècle, ou peut-être très en avance ? Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est offert un quai des cales pour ses 60 ans, le garçon !

            Bref ce soir-là, au gré de retrouvailles communes, André se découvre Pepito, à brasser en cœur nos bancs et tables à l’heure du démontage, à rire de tout et surtout de rien, et à imaginer la suite fidèle à son adage : Surtout, n’oubliez pas de rêver !


Dimanche 13 juillet. 13h. La Colline, Montoison.

            Kantren se repose dans le bassin des plaisanciers du Vieux Port de la Ciotat en attendant son nouvel équipage et un départ prochain vers la Corse. Kassumaï a rejoint Port de Bouc, son port d’attache. Barbara Nova est quelque part sur la route de la Catalogne pour une nouvelle charge de fret, Lukumbi avale les miles vers la Grèce, Cristal s’en est retourné au Frioul pour se refaire une jeunesse à côté de l’Oiseau de Passage.

            Les équipages de cette drôle d’odyssée ont repris leur train. Tandis que Benoît navigue encore dans un océan de chiffres pour boucler la traversée administrative de l’aventure, Philippe distribue le matos emprunté, Jano replonge dans son atelier de mécanique et Tof tente de retenir les souvenirs avant qu’ils ne s’effacent sous d’autres voiles ; d’autres pleurent sur les cendres de leur foyer de l’Estaque emporté par les flammes.

            Nous avons quitté le bord il y a 4 jours et ce n’est déjà plus possible de façonner un récit cohérent des dernières étapes. A défaut, je vous partage quelques cotillons laissés dans le sillage des jours, et en italiques, quelques extraits puisés au livre de bord.

            Carry-le-Rouet,  première étape collective. Nous sommes en plein dans la carte postale. Celle qui fait venir les touristes depuis l’autre bout du monde. En train d’accoucher de nos rêves de gosses. En même temps sur une autre rive de cette même mer méditerranée, on tire à vue sur les rescapés d’un peuple qu’on efface dans l’indifférence.  

Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que là-bas tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

                                                                                              Charlotte Delbo.

            Martigues : Margo Chou, qui remplace Jano, qui remplace Benoît, qui nous fait une infidélité fanfaresque. Pour que vous situiez : dans notre histoire Jano, notre baron, se fait maltraiter par Benoît jusqu’à passer par-dessus bord. Aujourd’hui v’là Jano marin méchant, à se venger sur notre pétillante invitée. Tiens, balancer une femme par-dessus bord donne une autre tonalité à notre récit…

Papa, fais attention à ne pas te noyer.

            La Ciotat. L’unique orage de la tournée. Qui nous rappelle que nous avons eu beaucoup de chance. Aucune étape annulée, pas une seule nav à planter des pieux dans les creux pour passer malgré tout. Pas de casse de canot ni d’équipage…

            Celui-là, de grain d’ouverture de mistral, nous avons eu le temps de l’accueillir. Voiles affalées sur le quai, amarres doublées sur les bateaux et du monde à l’ouvrage quand ça tombe… Reste l’image de Neda et Germain à l’abri sous la toile de notre stand d’accueil carré, avec un tout petit cercle trempé blotti autour à se réchauffer de musique. Bon, ces deux là, c’est pas juste de la musique. Germain tisse ses six cordes façon flamenca avec la patine et la réserve qu’il porte sur la gueule. Et Neda, quand elle ouvre sa bouche, ses bras, ses jambes pour claquer son caron, c’est ton poil qui se lève. Y a du Piaf, du Frehel qui se glisse dans le vent mouillé. Y a de la joie et de la détresse, un corps vibrant d’harmonies et de lumière pour les incarner, de l’humanité en gros grains. Bref, si un jour tu te demandes à quoi ça sert, la musique, va juste écouter Neda chanter.

Vive la solidarité, les voiliers, nos imaginaires et la musique !

            Sausset-les-Pins : Franchise de l’élue qui nous avait reçus lors du repérage. Qui ne renouvèlera sans doute pas l’expérience. « Je ne m’attendais pas à ce genre de spectacles… la femme du Maire n’a pas apprécié qu’on ne lui accorde pas de passe-droit sur les files d’attente… on aurait dit une ZAD sur mon port…» A sa décharge, vers 4h du mat, le cercle aviné assis à même le béton enfumé de -bonne- musique rappelait davantage Aurillac à ses mauvaises heures que Nantes en lutte.

            Naviguons dans nos rêves, dans nos imaginaires,
voguons sur les flots bleus capital !
Et merci la métropole et surtout les artistes pirates !

            Port de Bouc. Sal, poète de Medellin qui ouvre sa séance en déclarant que la poésie c’est chiant, et t’emporte en espagnol vers des rivages tendres & violents, si humains, qui te font aimer ces mots que tu ne comprends pas.

J’ai adoré l’anniversaire d’André !

            La Ciotat, à bord du Barbara Nova, avaleur de miles de 17,5 mètres dessiné pour l’Antarctique, avec ses sas étanches et son atmosphère de grande aventure, dans le carré duquel se joue un western spaghetti à l’intérieur d’une télé éventrée. La sceno puisée chez la mère à Titi, bibelots kitsch à souhait, se la joue Hollywood… dans l’espace destiné au fret de ce carré, cette burlesquerie devient un choc esthétique, sémantique, navistique qu’aucun des concepteurs du bateau n’aurait pu imaginer… mais le public y croit, s’en amuse et en redemande !

            Extraordinaire et succulente traversée
J’y ai laissé mon sourcil. Continuez, bravo !

            Sausset-les-Pins, une symphonie sur un poste cra-cra, par l’hertzien, avec son grain. Madeleine de Proust sonore à base des bandes des films de Cousteau. Héroïque. Tel le capitaine de ce Sangria de 7m porteur d’un musée d’Art Contemporain au complet dont il faut plusieurs séances pour achever la visite.

Merci Sausset, tu nous as saucé ! 

            La Ciotat, salle comble pour nos dernières. 

Surfant un souffle plat                                  Pour écouler fissa
On arrondit les bouées                                   Au chaland affranchi
Qui lancinent leurs éclats                             Quelques graines condensat
A qui veut s’y vouer                                      D’un vieux plant avachi
Saluons tricot vert                                         Qu’il va falloir semer
Deux bas si rouges                                         Facon en masse
Et déposons notre erre                                    Si on veut échapper
A l’écart des pandores                                    Aux tempêtes badass

Qui s’annoncent tout à l’heure
Et n’ont cure des pandores.

            Personnages enfin incarnés et comédiens usés, nous continuons d’inventer de petites choses et d’y prendre goût. Mais on n’insiste pas pour faire une séance de rab pour les copains. Nous arrosons notre dernière représentation chacun de son côté. André, Mimine, Bébert et Paddle ont fini de distribuer leurs graines et tirent leur révérence d’un pas de côté discret.

Et ma graine ?
Je vais la faire germer pour une nouvelle fleur de vie. 

            Carry-le-Rouet. Peshawa, kurde irakien, réfugié du désastre, qui peint à la chaîne des visages naïfs sur des assiettes en carton, visages sur lesquels l’encre de chine trace des ombres coulantes… Puis qu’on retrouve à quai, barbouillant comme on danse, 10 mètres de toile tirée entre deux camions. Les visages des assiettes, encore, à quai, sur des fourgons. On est au-delà des mots. En plein dans le réçit que nous suggèrent ces bouilles anonymes, toutes différentes, dans leur encre. Frisson.

Merci pour le voyage, l’univers ;
et faites bon usage de nos dons humains !!

            Marseille, quai du MUCEM, la bouine dévore le temps que nous avions prévu d’offrir à nos persos, alors le soir on picole et on écrit des chansons :

Chanson des pådkøtés

On a planté les pandores au bout de leur ronde
Capé serré vers nos latitudes profondes
Toilés à l’envolée, hanches offertes à la houle,
On s’est pas faits serrés ! Roule canot, roule !

Gros temps, pétole, c’est la dandine du large
Où les heures se noient à la pente des vagues
Le bateau rigole, flanc calé dans la marge
Il impose sa joie et balance son swag

Puis la terre, par l’odeur suggère son paysage
Un reflet, une couleur au cul blancdes nuages
Quand les abysses s’effacent en chiffres sur la sonde.
La houle, toute fripée du ressac de l’onde,
Enfle, se lève, s’enroule, s’effondre,
Sur récif acéré du bord du bout du monde.

Sinon pouvait passer un bout
de fin du monde ici, ce serait super !

            Des cotillons, j’en ai encore plein mon sac, couleurs mélangées, déchirés à l’à peu près. Si vous voulez jeter un œil aux images et laisser faire votre imaginaire, c’est ici : cieoo.wordpress.com.

            A plouf !

J’ai paniqué, j’ai mangé la graine !! Vais-je survivre ?!

            Tof